La question qu’il faut se poser est donc : pourquoi a-t-on du mal à fidéliser ces personnes que nous formons ? »

Cette année encore, il organise un forum «La viticulture recrute», à Eauze, le mardi 24 octobre. Il proposera dix parcours de formation pour devenir ouvrier viticole, qui donneront accès à un CDI chez les Vignerons de Gerland.

Source : Il y a pénurie de salariés agricoles ! – 21/09/2017 – ladepeche.fr

Une très bonne question, effectivement, au vue des conditions d’emplois des ouvriers de la viticulture, d’ailleurs, le plus souvent, des ouvrières. Des CDI rémunérés sur la base mensuelle du SMIC légal seraient déjà un très gros progrès pour les ouvrières agricoles qui sont le plus souvent employées quasiment à la tâche, et qui alternent des CDD ultra courts avec des périodes de chômage aléatoires depuis parfois des années. Le travail dans les vignes peut être assez éprouvant pour le corps, mais ce n’est pas là le principal obstacle aux travailleuses locales, mais bien la faiblesse de la rémunération — toute l’année — qui ne suffit jamais à les faire sortir de la pauvreté.

Il faut bien avouer que travailler si durement pour devoir en plus se justifier auprès de la CAF pour un RSA activité qui permet de ne pas sombrer dans l’indigence, c’est normal que ça ne fasse pas envie.

À lire ailleurs : un témoignage sur les conditions de vie d’une ouvrière viticole dans le Grand-Bas-Armagnac.

Je ne me souviens pas vraiment de la première fois que j’ai croisé la route de Marie, un joli petit brin de femme énergique et enjouée, à la peau constamment tannée, hiver comme été. Je me souviens avoir pensé un truc du genre : Tiens, il y en a qui ont les moyens d’entretenir leur bronzage en plein hiver !. Sauf que Marie ne va jamais au ski. Ni à la plage, d’ailleurs. Non, ce que le corps sec et ferme de Marie raconte, c’est l’âpreté du labeur au grand air. Un beau jour, Marie s’est retrouvée toute seule à élever ses 3 enfants, toute seule, dans mon coin de cambrousse, sans la moindre qualification. Ça arrive souvent. Quand le père se tire ailleurs avec quelqu’un d’autre. J’ai l’impression qu’elle n’a pas eu trop le temps de se lamenter sur son sort, Marie, elle s’est juste retrouvée directement dans le bain avec un seul objectif : surnager !

Et la survie, c’est précisément un sport de combat dans le bled :

  • Qu’est-ce que tu voulais que je fasse, ici ? Il y a l’usine à canards et les vignes. L’usine, j’ai eu du mal à finir la journée, ce n’est vraiment pas pour moi et avec les horaires, pour les gosses, ça ne pouvait pas coller. Alors, j’ai pris les vignes.

Les vignes, c’est dur. C’est très dur. Sept heures par jour, pliée en deux, à ramper entre les ceps, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige ou qu’il grille. D’où le teint d’éternelle estivante. Sans la plage. Sans le transat.
Les vignes, c’est dur. C’est éprouvant, physiquement. Le pire c’est le dos. Et la fatigue. Mais la fatigue, avec 3 gosses, tu peux la mettre dans ta poche, ton mouchoir par-dessus. À peine le boulot fini qu’il faut courir chercher les enfants à l’école. Puis le goûter. Les devoirs. Le repas du soir. Le bain. L’histoire. Le coucher. Laver les fringues. Faire le ménage. Recoucher celui qui a tenté de s’évader en douce vers 22 h 30.

  • Mais comment tu fais ? Comment tu fais pour tenir, pour tout faire ?
  • Ho, c’est facile, tu sais, il suffit de ne pas s’asseoir. Tu enquilles, tu cours, tu tiens. Mais surtout, il ne faut pas s’asseoir. Parce qu’après, c’est foutu, tu ne peux plus te relever. Le corps ne veut plus. Des fois, quand tout est fini, je m’effondre devant la télé. Dix minutes plus tard, tu peux être sûre que je dors. Des fois, je me réveille en pleine nuit dans mon fauteuil. C’est horrible. T’es complètement cassée, là. Et le lendemain matin, tu recommences.

Le matin. Obligée de lever les petits très tôt. Pour avoir le temps de tout faire, de les laisser à la garderie du matin, avant l’école, celle pour les parents qui embauchent tôt, et au turbin !
[…]

Marie bosse dur et a des journées à rallonge. Mais elle n’a que des bouts de boulot. Au SMIC. Forcément au SMIC. Ici, le SMIC, ce n’est pas le salaire plancher, c’est le salaire moyen et les contrats temporaires sont la règle. Du coup, Marie finit systématiquement son mois sous le seuil de pauvreté. Enfin, le seuil de pauvreté pour une personne seule. Et elle, elle doit faire vivre 4 personnes avec ça. Alors, forcément, elle touche le RSA. Enfin, elle touche, c’est vite dit. Faudrait pas non plus lui faciliter la tâche ou l’entretenir dans l’assistanat, comme disent les autres tanches.

  • Avant, c’était le RMI, mais maintenant, c’est devenu le RSA. Ça ne me change pas grand-chose, sauf que maintenant, il parait qu’il faut bosser pour y avoir le droit. Mais je bossais déjà avec le RMI. Sauf qu’avec mes contrats, c’est rare que je dépasse les 700 €/mois. Alors, ils complètent avec le RSA. 200 €/mois, environ.

Et donc, Marie reste bien scotchée sous le seuil de pauvreté. Tout en cravachant comme une malade.

  • Mais tu bosses toujours pour les mêmes ?
  • Oui, mais ils ne prennent personne en contrat long. Tu comprends, il faudrait nous payer les jours de trop mauvais temps, les vacances, tout ça. Ils te prennent juste le temps qu’il faut et c’est tout. Il y en a, ça fait 15 ans qu’ils vivent comme ça. Et toujours saisonniers. Toujours à attendre le coup de fil suivant. Cette année, c’est pire. Ils ne nous ont pas filé d’heures supplémentaires. Ils nous ont fait rattraper les heures en trop les jours de pluie pour que ça fasse juste 35 heures à la fin de la semaine. Tiens, ils nous ont même arnaqués sur les jours fériés. Il y a une loi qui dit que pour que tu sois payé plus les jours fériés, faut bosser le jour d’avant et celui d’après. Comme celui d’après, c’était un samedi, on l’a eu dans l’os.

Marie ne perd même pas son joli sourire. Elle ne se plaint pas. Si je n’avais pas abordé le sujet, elle n’aurait rien dit. Elle pourrait demander la requalification de son contrat en CDI. Puis s’allonger dans un fossé pour attendre d’y crever la bouche ouverte. Parce qu’elle perdrait tout de suite ses petits morceaux de travail, ses revenus, et qu’il faudrait des mois, des années, avant que les prud’hommes lui donnent raison. Car il ne suffit pas d’avoir raison pour gagner. Il faut aussi avoir les épaules solides. Pas comme les précaires et les gagne-petits. Toujours tout à perdre et rien à gagner. La chair à canon du système. Son épine dorsale aussi. Les petites mains calleuses qui font tenir la pyramide des exploitants debout.

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